dimanche 30 janvier 2011

La Tunisie et les dictats du FMI : Comment la politique macro-économique entraîne la pauvreté et le chômage dans le monde



Voir la vidéo (2008) « Quand Dominique Strauss-Kahn félicitait Ben Ali pour sa politique modèle... »


Photo : En 2008, « le président Ben Ali a décoré M. Dominique Strauss-Khan des insignes de Grand officier de l’ordre de la République en considération pour ses qualités intellectuelles et ses contributions au renforcement du développement économique à l’échelle mondiale et notamment celles appelant à une meilleure intégration dans le bassin méditerranéen et la prise en compte des aspirations des peuples à la stabilité, la paix et la prospérité.»  

*

Par Michel Chossudovsky

 
Les médias occidentaux proclament, en chœur, que le général Zine el-Abidine Ben Ali, ancien président déchu de la Tunisie, est un dictateur. 

Le mouvement de protestation tunisien est simplement décrit comme la conséquence d’un régime antidémocratique et autoritaire défiant les normes de la « communauté internationale ».

Toutefois, Ben Ali n’était pas un « dictateur ». Les dictateurs décident et dictent. Ben Ali était un serviteur des intérêts économiques occidentaux, un pantin fidèle qui obéissait aux ordres, avec l’appui soutenu de la communauté internationale.

L’interférence étrangère dans les affaires intérieures de la Tunisie n’est pas mentionnée dans les reportages médiatiques. Les hausses de prix de la nourriture n’ont pas été « dictées » par le gouvernement Ben Ali, mais imposées par Wall Street et le Fonds monétaire international (FMI).

Le rôle du gouvernement Ben Ali a été d’appliquer la médecine économique mortelle du FMI, laquelle, sur une période de plus de 20 ans, a servi à déstabiliser l’économie nationale et à appauvrir la population tunisienne.

En tant que chef d’État, Ben Ali n’a pas pris de décision importante. La souveraineté nationale était un souvenir. En 1987, au plus fort de la crise de la dette, le gouvernement nationaliste de gauche d’Habib Bourguiba a été remplacé par un nouveau régime, fermement engagé à adopter des réformes du « marché libre ».

La gestion macro-économique sous le commandement du FMI était aux mains des créanciers extérieurs de la Tunisie. Au cours des 23 dernières années, la politique sociale et économique du pays a été dictée par le consensus de Washington.

Ben Ali est demeuré au pouvoir, car son gouvernement a obéi et appliqué efficacement les dictats du FMI, tout en servant à la fois les intérêts des États-Unis et ceux de l’Union européenne.

Ce système a été implanté dans de nombreux pays.

La continuité des réformes fatales du FMI requiert un « changement de régime ». La mise en place d’une marionnette politique assure l’application du programme néolibéral, tout en créant des conditions propices à l’effondrement éventuel d’un gouvernement corrompu et impopulaire ayant servi à appauvrir une population entière.

Le mouvement de protestation

Ce ne sont pas Wall Street et les institutions financières internationales situées à Washington qui sont la cible directe du mouvement de protestation. L’implosion sociale a été dirigée contre un gouvernement plutôt que contre l’interférence des puissances étrangères dans l’orientation de la politique gouvernementale.

Au début, les protestations n’étaient pas le résultat d’un mouvement politique organisé et dirigé contre l’imposition des réformes néolibérales.

De plus, des indications laissent croire que le mouvement de protestation a été manipulé dans le but de créer un chaos social, ainsi que d’assurer une continuité politique. Des reportages non corroborés révèlent des actes de répression et d’intimidation par des milices armées dans de grandes zones urbaines.

La question qui importe est comment la crise évoluera-t-elle? Comment la question plus large de l’interférence étrangère sera-t-elle abordée par le peuple tunisien?

Du point de vue de Washington et de Bruxelles, on prévoit le remplacement d’un régime impopulaire et autoritaire par un nouveau gouvernement fantoche. Des élections sont envisagées sous la supervision de la soi-disant communauté internationale, auquel cas des candidats seraient présélectionnés et approuvés.

Si ce processus de changement de régime devait être mis en œuvre pour le compte d’intérêts étrangers, le nouveau gouvernement mandataire assurerait sans doute la continuité du programme politique néolibéral ayant servi à appauvrir la population tunisienne.

Le gouvernement transitoire mené par le président intérimaire Fouad Mebazza se trouve actuellement dans une impasse, avec une opposition féroce émanant du mouvement syndical (UGTT). Mebazza a promis de « rompre avec le passé » sans toutefois spécifier si cela signifie l’annulation des réformes économiques néolibérales.

Aperçu historique

En chœur, les médias ont présenté la crise en Tunisie comme une question de politique intérieure, sans offrir de perspective historique. La présomption veut qu’avec la déposition du « dictateur » et l’installation d’un gouvernement dûment élu, la crise sociale se résoudra tôt ou tard.

Les premières « émeutes du pain » en Tunisie remontent à 1984. Le mouvement de protestation de janvier 1984 a été causé par une hausse de 100 pour cent des prix du pain. Cette augmentation a été exigée par le FMI dans le cadre du programme d’ajustement structurel tunisien (PAS). L’élimination de subventions alimentaires était une condition de facto de l’accord de prêt avec le FMI.

Le président Habib Bourguiba, qui a joué un rôle historique dans la libération de la Tunisie du colonialisme français, a déclaré un état d’urgence en réaction aux émeutes :

Alors que les tirs retentissaient, la police et les troupes d’armée en jeeps et en véhicules blindés de transport de troupes se sont déployées à travers la ville pour réprimer l’« émeute du pain ». La démonstration de force a finalement amené un calme inquiétant, mais seulement après que plus de 50 manifestants et passants furent tués. Ensuite, dans une émission dramatique de cinq minutes diffusée à la radio et à la télévision, Bourguiba a annoncé qu’il annulait la hausse de prix. (Tunisia: Bourguiba Lets Them Eat Bread - TIME, janvier 1984)

Après le désaveu du président Bourguiba, la hausse de prix du pain a été annulée. Bourguiba a congédié son ministre de l’Intérieur et a refusé de se conformer aux demandes du consensus de Washington.

Le programme néolibéral avait tout de même été établi et avait mené à une inflation galopante et au chômage de masse. Trois ans plus tard, Bourguiba et son gouvernement ont été chassés dans un coup d’État sans effusion de sang, « en raison d’incompétence ». Cela a conduit à l’installation du général Zine el-Abidine Ben Ali comme président en novembre 1987. Ce coup ne visait pas Bourguiba : il était largement destiné à démanteler de façon permanente la structure politique nationaliste établie initialement au milieu des années 1950, tout en privatisant les avoirs de l’État.

Le coup militaire a non seulement marqué la fin du nationalisme postcolonial mené par Bourguiba, il a également contribué à affaiblir le rôle de la France. Le gouvernement Ben Ali s’est fermement aligné sur Washington plutôt que Paris.

À peine quelques mois après l’installation de Ben Ali comme président en novembre 1987, un accord majeur a été signé avec le FMI. Un accord avait également été conclu avec Bruxelles concernant l’établissement d’un régime de libre-échange avec l’Union européenne. Un programme de privatisation massive sous la supervision du FMI et de la Banque mondiale a aussi été lancé. Avec des salaires horaires de l'ordre de 0,75 euro, la Tunisie était par ailleurs devenue un paradis de main d’œuvre bon marché pour l’Union européenne.

Qui est le dictateur?

Un examen des documents du FMI suggère que depuis l’inauguration de Ben Ali en 1987 jusqu’à aujourd’hui, son gouvernement s’était fidèlement conformé aux conditionnalités du FMI et de la Banque mondiale, incluant le congédiement de travailleurs du secteur public, l’élimination du contrôle des prix de biens essentiels à la consommation et l’implantation d’un programme de privatisation radical. L’abolition des barrières commerciales ordonnée par la Banque mondiale a favorisé le déclenchement d’une vague de faillites.

À la suite de ces bouleversements de l’économie nationale, les remises en espèces provenant des travailleurs tunisiens dans l’Union européenne sont devenues une source de plus en plus importante de recettes en devises.

Environ 65 000 Tunisiens vivent à l’étranger. En 2010, le montant total des remises en espèces étaient de l'ordre de 1,960 milliards de dollars, une hausse de 57 % par rapport à 2003. Une grande part de ces remises en devises sera affectée au service de la dette extérieure.

L’augmentation spéculative des prix de la nourriture dans le monde

En septembre 2010, un accord a été conclu entre Tunis et le FMI, lequel recommandait l’annulation des subventions restantes comme moyen d’atteindre un équilibre fiscal.

  • La prudence fiscale demeure une priorité très importante pour les autorités [tunisiennes], qui, dans l’environnement international actuel, voient également la nécessité de maintenir en 2010 une politique budgétaire d’un grand secours. Au cours de la dernière décennie, les efforts visant à réduire significativement le ratio d’endettement public ne devraient pas être compromis par un politique budgétaire trop laxiste. Les autorités sont engagées à contrôler fermement les dépenses actuelles, incluant les subventions […] (IMF  Tunisia: 2010 Article IV Consultation - Staff Report; Public Information Notice on the Executive Board Discussion; and Statement by the Executive Director for Tunisia http://www.imf.org/external/pubs/ft/scr/2010/cr10282.pdf)

Il convient de noter que l’insistance du FMI relativement à l’austérité budgétaire et à l’abolition des subventions coïncide chronologiquement avec une nouvelle augmentation des prix des aliments de base aux bourses de marchandise de London, New York et Chicago. Ces hausses de prix sont en grande partie le résultat des spéculations pratiquées par d’importants intérêts financiers et commerciaux de l’industrie agricole.

Ces augmentations des prix des aliments, résultant d’une manipulation pure et simple (plutôt que de la rareté), ont servi à appauvrir des populations partout dans le monde. Ces hausses constituent une nouvelle étape dans le processus d’appauvrissement mondial.

  • « Les médias ont simplement induit l’opinion publique en erreur en ce qui concerne les causes de ces augmentations de prix, en se concentrant presque exclusivement sur les questions des coûts de production, du climat et d’autres facteurs entraînant la réduction des réserves et pouvant contribuer à l’augmentation du prix des produits essentiels. Bien que ces facteurs puissent entrer en jeu, leur pertinence est limitée dans l’explication de la hausse impressionnante et dramatique des prix des produits de base.

  • La montée en flèche des prix des aliments est largement due à la manipulation des marchés. Elle est attribuable aux transactions spéculatives sur les marchés des produits de base. Les prix du grain sont augmentés artificiellement par des opérations spéculatives de grande envergure aux Bourses mercantiles de New York et de Chicago.

  • Les transactions spéculatives sur le blé, le riz ou le maïs peuvent avoir lieu sans qu’il y ait de transactions réelles sur marchandises. Les institutions qui spéculent sur le marché de grains ne sont pas nécessairement impliquées dans la vente et la livraison réelles du grain.
  • Les transactions peuvent utiliser des fonds de l’Index des marchandises, lesquels sont des paris sur le mouvement général à la hausse ou à la baisse des prix des produits de base. Une « option de vente » est un pari que le prix diminuera, une « option d’achat » un pari que le prix augmentera. Par une manipulation concertée, les négociateurs institutionnels et les institutions financières font monter le prix et ensuite placent leurs paris sur un mouvement à la hausse des prix d’un produit en particulier.

  • La spéculation génère de la volatilité sur les marchés. En retour, l’instabilité qui en résulte encourage davantage d’activité spéculative.

  • Les gains sont réalisés lorsque les prix augmentent. Inversement, si le spéculateur vent à découvert, les gains seront enregistrés lors de la chute des prix.

Il y a eu, de 2006 à 2008, une hausse dramatique des prix de tous les produits essentiels, dont le riz, le blé et le maïs. Le prix du riz a triplé en cinq ans, passant d’environ 600 $ la tonne en 2003 à plus de 1800 $ la tonne en mai 2008.

(Michel Chossudovsky, http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=9191. Pour plus de détails voir Michel Chossudovsky, chapitre 7, Global Poverty and the Economic Crisis dans Michel Chossudovsky et Andrew Gavin Marshall, éditeurs, The Global Economic Crisis, The Great Depression of the XXI Century, Global Research, Montréal 2010, http://globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=20425 )

L’augmentation récente du prix du grain est caractérisée par un bond de 32 % enregistré durant la deuxième moitié de 2010 dans l’indice composite des prix alimentaires.
  • La forte hausse des prix du sucre, des céréales et des oléagineux a conduit les prix alimentaires mondiaux à un record en décembre, dépassant les coûts de 2008, lesquels avaient déclenché des émeutes à travers le monde, et suscitant des mises en garde à l’effet que les prix s’aventuraient en terrain dangereux.


Amère ironie : avec une augmentation du prix des aliments en arrière-plan, le FMI recommande l’annulation des subventions dans le but d’atteindre l’objectif d’austérité budgétaire.

Manipulation des données sur la pauvreté et le chômage

Il règne un climat de désespoir social, les vies sont brisées.

Alors que le mouvement de protestation en Tunisie est visiblement le résultat d’un processus d’appauvrissement de masse, la Banque mondiale soutient que les niveaux de pauvreté ont été réduits grâce aux réformes de libre-marché adoptées par le gouvernement Ben Ali.

Selon le rapport de la Banque mondiale sur la Tunisie, le gouvernement tunisien (avec l’appui des institutions de Bretton Woods) a contribué à réduire les niveaux de pauvreté à 7 % (des niveaux nettement plus bas que ceux enregistrés aux États-Unis et dans l’Union européenne). 

  • La Tunisie a enregistré des progrès remarquables en matière de croissance équitable, de lutte contre la pauvreté et d’indicateurs sociaux. Son taux de croissance s’est maintenu à 5 % en moyenne au cours des vingt dernières années, avec une progression régulière du revenu par habitant et une augmentation parallèle du bien-être de sa population mise en évidence par un taux de pauvreté qui est parmi les plus bas de la région (7 %).

  • La réduction de la pauvreté est attribuable principalement à la progression régulière du revenu par habitant […] L’amélioration du réseau routier rural a joué un rôle particulièrement important en permettant aux populations pauvres vivant dans les campagnes d’accéder aux marchés et aux services urbains. Les programmes de logement ont amélioré les conditions de vie des populations pauvres et permis de dégager des revenus et de l’épargne pour financer des dépenses alimentaires et non alimentaires, ce qui a contribué également à agir favorablement sur l’allégement de la pauvreté. Les subventions alimentaires, qui étaient destinées aux pauvres, quoiqu’elles n’aient pas fonctionné de façon optimale, ont également aidé les habitants pauvres des villes. (Banque mondiale, Note de présentation de la Tunisie)

Ces chiffres sur la pauvreté sont de pures fabrications, sans compter l’« analyse » économique et sociale sous-jacente. Ils présentent le libre-marché comme le moteur de réduction de la pauvreté. Le cadre analytique de la Banque mondiale est utilisé pour justifier un processus de « répression économique » appliqué dans plus de 150 pays en développement à travers le monde.

Comme seulement 7 % de la population vit dans la pauvreté (comme le suggère l’« estimation » de la Banque mondiale) et que 93 % arrive à satisfaire ses besoins fondamentaux en termes de nourriture, de logement, de santé et d’éducation, il n’y aurait pas de crise en Tunisie.

La Banque mondiale participe activement à la manipulation de données et à la déformation de la détresse des Tunisiens. Le taux de chômage officiel est de 14 % et le niveau réel de chômage est beaucoup plus élevé. Le taux de chômage enregistré chez les jeunes est de l’ordre de 30 %. Les services sociaux, dont la santé et l’éducation, se sont effondrés sous le poids des mesures d’austérité économique du FMI et de la Banque mondiale.

La Tunisie et le monde

Ce qui arrive en Tunisie relève d’un processus économique mondial qui détruit la vie des gens par la manipulation délibérée des forces du marché.

De manière plus générale, « les dures réalités économiques et sociales sous-jacentes aux interventions du FMI sont la forte hausse du prix des denrées alimentaires, des famines au niveau local, des mises à pieds massives de travailleurs urbains et de fonctionnaires, ainsi que la destruction des programmes sociaux. Le pouvoir d’achat à l’échelle nationale s’est effondré, des cliniques médicales et des écoles ont été fermées, et des centaines de millions d’enfants sont privés de leur droit à un enseignement primaire ». (Michel Chossudovsky, Global Famine, op cit.)

Il est nécessaire de diriger le mouvement de protestation non seulement contre le gouvernement mais aussi contre l’ambassade étasunienne, la délégation de l’Union européenne et les missions du FMI et de la Banque mondiale en Tunisie. [M. C. mis à jour le on 22 janvier 2010]



Article original en anglais : Tunisia and the IMF's Diktats: How Macro-Economic Policy Triggers Worldwide Poverty and Unemployment, publié le 20 janvier 2011.

Traduit par Julie Lévesque pour Mondialisation.ca. ICI

 
Michel Chossudovsky
 est directeur du Centre de recherche sur la mondialisation et professeur émérite de sciences économiques à l'Université d'Ottawa. Il est l'auteur de Guerre et mondialisation, La vérité derrière le 11 septembre et de la Mondialisation de la pauvreté et nouvel ordre mondial (best-seller international publié en 12 langues).


 Articles de Michel Chossudovsky publiés par Mondialisation.ca




mardi 25 janvier 2011

Washington face à la colère du peuple tunisien..



envoyé par daily-censorship-.(censurée)

Mise à jour de la vidéo le 24 septembre 2013:






par Thierry Meyssan*



Alors que les médias occidentaux célèbrent la « Jasmine Revolution », Thierry Meyssan dévoile le plan US pour tenter de stopper la colère du peuple tunisien et conserver cette discrète base arrière de la CIA et de l’OTAN. Selon lui, le phénomène insurrectionnel n’est pas fini et la vraie Révolution, tant redoutée par les Occidentaux, pourrait rapidement commencer.

Le général William Ward —ancien responsable de la répression dans les Territoires palestiniens devenu commandant de l’Africom— lors d’une cérémonie en mai 2010. L’armée tunisienne a été réduite au minimum, mais le pays sert de base arrière aux opérations « anti-terroristes » régionales et dispose de ports indispensables au contrôle de la Méditerranée par l’OTAN.

Les grandes puissances n’aiment pas les bouleversements politiques qui leur échappent et contrecarrent leurs plans. Les événements qui ont fait vibrer la Tunisie depuis un mois n’échappent pas à cette règle, bien au contraire.

Il est donc pour le moins surprenant que les grands médias internationaux, suppôts indéfectibles du système de domination mondiale, s’enthousiasment soudainement pour la « Révolution du jasmin » et multiplient les enquêtes et reportages sur la fortune des Ben Ali qu’ils ignoraient jusque là malgré leur luxe tapageur. C’est que les Occidentaux courent après une situation qui leur a glissé des mains et qu’ils voudraient récupérer en la décrivant selon leurs souhaits.

Avant toute chose, il convient de rappeler que le régime de Ben Ali était soutenu par les Etats-Unis et Israël, la France et l’Italie.

Considéré par Washington comme un Etat d’importance mineure, la Tunisie était utilisée au plan sécuritaire, plus qu’économique. En 1987, un coup d’Etat soft est organisé pour déposer le président Habib Bourguiba au profit de son ministre de l’Intérieur, Zine el-Abidine Ben Ali. Celui-ci est un agent de la CIA formé à la Senior Intelligence School de Fort Holabird. Selon certains éléments récents, l’Italie et l’Algérie auraient été associés à cette prise de pouvoir [1].

Dès son arrivée au Palais de la République, il met en place une Commission militaire jointe avec le Pentagone. Elle se réunit annuellement, en mai. Ben Ali, qui se méfie de l’armée, la maintient dans un rôle marginal et la sous-équipe, à l’exception du Groupe des Forces spéciales qui s’entraîne avec les militaires US et participe au dispositif « anti-terroriste » régional. Les ports de Bizerte, Sfax, Sousse et Tunis sont ouverts aux navires de l’OTAN et, en 2004, la Tunisie s’insère dans le « Dialogue méditerranéen » de l’Alliance.

Washington n’attendant rien de spécial de ce pays au plan économique, il laisse donc les Ben Ali mettre la Tunisie en coupe réglée. Toute entreprise qui se développe est priée de céder 50 % de son capital et les dividendes qui vont avec. Cependant, les choses virent au vinaigre en 2009, lorsque la famille régnante, passée de la gourmandise à la cupidité, entend soumettre aussi les entrepreneurs états-uniens à son racket.

De son côté, le département d’Etat anticipe sur l’inévitable disparition du président. Le dictateur a soigneusement éliminé ses rivaux et ne dispose pas de successeur. Il faut donc imaginer une relève s’il vient à mourir. Une soixantaine de personnalités susceptibles de jouer un rôle politique ultérieur est recrutée. Chacune reçoit une formation de trois mois à Fort Bragg, puis un salaire mensuel [2]. Le temps passe…

Bien que le président Ben Ali poursuive la rhétorique anti-sioniste en vigueur dans le monde musulman, la Tunisie offre diverses facilités à la colonie juive de Palestine. Les Israéliens d’ascendance tunisienne sont autorisés à voyager et à commercer dans le pays. Ariel Sharon est même invité à Tunis.

La révolte

 

L’immolation par le feu d’un vendeur ambulant, Mohamed el-Bouzazi, le 17 décembre 2010, après que sa charrette et ses produits aient été saisis par la police, donne le signal des premières émeutes. Les habitants de Sidi Bouzid se reconnaissent dans ce drame personnel et se soulèvent. Les affrontements s’étendent à plusieurs régions, puis à la capitale. Le syndicat UGTT et un collectif d’avocats manifestent scellant sans en avoir conscience l’alliance entre classes populaire et bourgeoisie autour d’une organisation structurée.

Le 28 décembre, le président Ben Ali tente de reprendre les choses en main. Il se rend au chevet du jeune Mohamed el-Bouazizi et s’adresse le soir à la Nation. Mais son discours télévisé exprime son aveuglement. Il dénonce les manifestants comme des extrémistes et des agitateurs stipendiés et annonce une répression féroce. Loin de calmer le jeu, son intervention transforme la révolte populaire en insurrection. Le peuple tunisien ne conteste plus simplement l’injustice sociale, mais le pouvoir politique.

A Washington, on constate que « notre agent Ben Ali » ne maitrise plus rien. Le Conseil de sécurité nationale Jeffrey Feltman [3] et Colin Kahl [4] s’accordent à considérer que le moment est venu de lâcher ce dictateur usé et d’organiser sa succession avant que l’insurrection ne se transforme en authentique révolution, c’est-à-dire en contestation du système.


Il est décidé de mobiliser des médias, en Tunisie et dans le monde, pour circonscrire l’insurrection. On focalisera l’attention des Tunisiens sur les questions sociales, la corruption des Ben Ali, et la censure de la presse. Tout, pourvu qu’on ne débatte pas des raisons qui ont conduit Washington à installer le dictateur, 23 ans plus tôt, et à le protéger tandis qu’il s’accaparait l’économie nationale.

Le 30 décembre, la chaîne privée Nessma TV défie le régime en diffusant des reportages sur les émeutes et en organisant un débat sur la nécessaire transition démocratique. Nessma TV appartient au groupe italo-tunisien de Tarak Ben Ammar et Silvio Berlusconi. Le message est parfaitement compris par les indécis : le régime est fissuré.



Le producteur Tarak Ben Ammar, propriétaire de Nessma TV et associé de Silvio Berlusconi. Il est l’oncle de Yasmina Torjman, épouse du ministre français de l’Industrie, Eric Besson. 

Yasmina Torjman, épouse du ministre français de l’Industrie, Eric Besson.























Simultanément, des experts Etats-uniens (mais aussi Serbes et Allemands) sont envoyés en Tunisie pour canaliser l’insurrection. Ce sont eux qui, surfant sur les émotions collectives, tentent d’imposer des slogans dans les manifestations. Selon la technique des prétendues « révolutions » colorées, élaborée par l’Albert Einstein Institution de Gene Sharp [5], ils focalisent l’attention sur le dictateur pour éviter tout débat sur l’avenir politique du pays. C’est le mot d’ordre « Ben Ali dégage ! » [6].


Masqué sous le pseudonyme Anonymous, le cyber-escadron de la CIA —déjà utilisé contre le Zimbabwe et l’Iran— hacke des sites officiels tunisiens et y installe un message de menace en anglais. 

(Capture d’écran) Le 2 janvier 2010, le groupe Anonymous (un paravent de la CIA) hacke le site internet officiel du Premier ministre et place un message de menace en anglais sur la page d’accueil. Le logo est celui du Parti pirate international, dont le membre tunisien Slim Amanou sera propulsé par l’ambassade US secrétaire d’Etat à la Jeunesse et des Sports du « gouvernement d’union nationale ».   


 

L’insurrection

 

Les Tunisiens continuent spontanément à braver le régime, à descendre en masse dans les rues, et à brûler commissariats de police et magasins appartenant aux Ben Ali. Avec courage, certains d’entre eux payent le prix du sang. Pathétique, le dictateur dépassé se crispe sans comprendre.

Le 13 janvier, il ordonne à l’armée de tirer sur la foule, mais le chef d’état-major de l’armée de terre s’y refuse. Le général Rachid Ammar, qui a été contacté par le commandant de l’Africom, le général William Ward, annonce lui-même au président que Washington lui ordonne de fuir.

En France, le gouvernement Sarkozy n’a pas été prévenu de la décision états-unienne et n’a pas analysé les divers retournements de veste. La ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, se propose de sauver le dictateur en lui dépêchant des conseillers en maintien de l’ordre et du matériel pour qu’il se maintienne au pouvoir par des procédés plus propres [7]. Un avion cargo est affrété le vendredi 14. Lorsque les formalités de dédouanement sont finies à Paris, il est trop tard : Ben Ali n’a plus besoin d’aide, il a déjà pris la fuite.

Ses amis d’hier, à Washington et Tel-Aviv, Paris et Rome, lui refusent l’asile. Il échoue à Riyad. Il aurait emporté avec lui 1,5 tonne d’or volée au Trésor public, ce que démentent les autorités encore en place.

Marketing : le logo de la « Jasmine Revolution » apparaît au moment exact de la fuite de Ben Ali. Au centre, on reconnaît le poing levé, symbole ex-communiste utilisé dans toutes les « révolutions » colorées depuis Otpor en Serbie. Vu de Washington, l’important est d’affirmer que les événements sont finis et qu’ils s’inscrivent dans une dynamique internationale libérale. Aussi, le titre est-il inscrit en anglais et le drapeau tunisien est-il réduit à une simple fioriture sur la lettre R.

Du jasmin pour calmer les Tunisiens

 

Les conseillers en communication stratégique US tentent alors de siffler la fin de la partie, tandis que le Premier ministre sortant compose un gouvernement de continuité. C’est là que les agences de presse lancent l’appellation « Jasmine Revolution » (en anglais s’il vous plaît). Les Tunisiens assurent-elles viennent de réaliser leur « révolution colorée ». Un gouvernement d’union nationale est constitué. Tout est bien qui finit bien.

L’expression « Jasmine Revolution » laisse un goût amer aux Tunisiens les plus âgés : c’est celle que la CIA avait déjà utilisée pour communiquer lors du coup d’Etat de 1987 qui plaça Ben Ali au pouvoir.

La presse occidentale —désormais mieux contrôlée par l’Empire que la presse tunisienne— découvre la fortune mal acquise des Ben Ali quelle ignorait jusque là. On oublie le satisfecit accordé par le directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn aux gestionnaires du pays quelques mois après les émeutes de la faim [8]. Et on oublie le dernier rapport de Transparency International qui affirmait que la Tunisie était moins corrompue que des Etats de l’Union européenne comme l’Italie, la Roumanie et la Grèce [9].

Les miliciens du régime, qui avaient semé la terreur parmi les civils durant les émeutes les obligeant à s’organiser en comités d’auto-défense, disparaissent dans la nuit.

Les Tunisiens que l’on pense dépolitisés et manipulables après des années de dictature s’avèrent fort matures. Ils constatent que le gouvernement de Mohammed Ghannouchi, c’est « du benalisme sans Ben Ali ». Malgré quelques ravalements de façade, les caciques du parti unique (RCD) conservent les ministères régaliens. Les syndicalistes de l’UGTT, refusent de s’associer à la manip états-unienne et démissionnent des postes qu’on leur a attribués.

Ahmed Néjib Chebbi, un opposant « Made in USA ».
 Outre les inamovibles membres du RCD, il reste des gadgets médiatiques et des agents de la CIA. Par la grâce du producteur Tarak Ben Amar (le patron de Nessma TV), la réalisatrice Moufida Tlati devient ministre de la Culture. Moins show-bizz, plus significatif, Ahmed Néjib Chebbi, un pion de la National Endowment for Democracy, devient ministre du Développement régional. Ou encore, l’obscur Slim Amanou, un bloggeur rompu aux méthodes de l’Albert Einstein Institute, devient secrétaire d’Etat à la Jeunesse et des Sports au nom du fantomatique Parti pirate relié à l’auto-proclamé groupe Anonymous.






Le vrai siège du pouvoir n’est plus au Palais de la République, mais à l’ambassade des Etats-Unis. C’est ici que l’on a composé le gouvernement Ghannouchi. Située hors de Tunis, dans un vaste campus barricadé, l’ambassade est un gigantesque blockhaus hautement sécurisé qui abrite les postes centraux de la CIA et du MEPI pour l’Afrique du Nord et une partie du Levant.




Bien entendu, l’ambassade des Etats-Unis n’a pas sollicité le Parti communiste pour faire partie de ce soi-disant « gouvernement d’union nationale ».

A l’inverse, on prépare le retour de Londres, où il avait obtenu l’asile politique, du leader historique du Parti de la Renaissance (Ennahda), Rached Ghannouchi. Islamiste ex-salafiste, il prêche la compatibilité de l’islam et de la démocratie et prépare depuis longtemps un rapprochement avec le Parti démocrate progressiste de son ami Ahmed Néjib Chebbi, un social-démocrate ex-marxiste. Dans le cas d’un échec du « gouvernement d’union nationale », ce tandem pro-US pourrait fournir une illusion de rechange.

Une nouvelle fois, les Tunisiens se soulèvent, élargissant eux-mêmes le mot d’ordre qu’on leur avait soufflé : « RCD dégage ! ». Dans les communes et les entreprises, ils chassent eux-mêmes les collaborateurs du régime déchu.

Vers la Révolution ?


Contrairement à ce qui a été dit par la presse occidentale, l’insurrection n’est pas encore terminée et la Révolution n’a pas encore commencé. Force est de constater que Washington n’a rien canalisé du tout, hormis les journalistes occidentaux. Plus encore aujourd’hui que fin décembre, la situation est hors de contrôle.




Par Thierry Meyssan sur www.voltairenet.org/ ICI



[1] Déclarations de l’amiral Fulvio Martini, alors chef des services secrets italiens (SISMI).
[2] Témoignage direct recueilli par l’auteur.
[3] Assistant de la Secrétaire d’Etat pour les Affaires proche-orientales.
[4] Assistant adjoint du secrétaire à la Défense pour le Proche-Orient.
[5] « L’Albert Einstein Institution : la non-violence version CIA », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 4 juin 2007.
[6] « La technique du coup d’État coloré », par John Laughland, Réseau Voltaire, 4 janvier 2010.
[7] « Proposition française de soutenir la répression en Tunisie », par Michelle Alliot-Marie, Réseau Voltaire, 12 janvier 2011.
[8] Vidéo.
[9] « Corruption perception index 2010 », Transparency International.







Sur cette vidéo-audio Thierry Meyssan décrit la tentative US de canaliser la colère populaire tunisienne.



Les USA et la colère des tunisiens
envoyé par polytriiique







samedi 15 janvier 2011

La Franc-Maçonnerie en Tunisie...





GRAND ORIENT ARABE OECUMENIQUE
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I - Une prédominance française 

Constat d’évidence, « l'aventure de la Franc-maçonnerie a suivi celle de la France coloniale4 ». La genèse de la franc-maçonnerie, dans la Régence de Tunis, remonte certes à l’ère précoloniale5. Mais le mouvement resta fort modeste avant l’établissement du protectorat (1881). On assista, depuis lors, à un développement lent et progressif d’une franc-maçonnerie locale, rassemblant essentiellement des fonctionnaires et des colons français. La situation a bien évolué vers 1930, date repère, qui marque l’apogée du système colonial et comme contrecoup explicable, le phénomène de rejet national qu’il a suscité. Les loges s’étant multipliées6, implantant la pensée maçonnique, dans des « réseaux coloniaux7 », qui ont pu bénéficier d’un certain soutien auprès des autorités du Protectorat et dont la population cible était essentiellement formés par des Français.

·     4  - Voir l’étude « La Franc-Maçonnerie dans les colonies ». Site du Suprême Conseil Grand (...)
·     5  - Voir Porset (Charles), la Franc-maçonnerie tunisienne et l’héritage révolutionnaire, la (...)
·     6  - Notons que 7 sur 10 loges dépendant de la Grande loge ont été fondés dans les années 1920. (...)
·     7  - Nous empruntons l’expression à l’auteur de l’étude « La Franc-Maçonnerie dans les (...)
·     8  - Texte enregistré le 18 septembre 1907, Sous le numéro 13358, Archives du Grand Orient de (...)
·     9  - Ibid.
·     10  - Nouvelle Carthage, séance du 15 mars 1911. Voir Eric Anduze, op. cit., p. 137.
·     11  - Nouvelle Carthage, séance du 15 octobre 1910. Voir Eric Anduze, op. cit., p. 138.
·     12  - Ibid.
·     13  - Rapport intitulé : « La situation matérielle et normale du Français, en Tunisie », (...)

4Des documents disparates permettent de connaître approximativement les origines des Francs-maçons de Tunis. Coexistant, lors de sa création en 1885, avec deux loges italiennes et une loge anglaise, la loge La Nouvelle Carthage, sous obédience du Grand Orient de France, était formée évidemment de franc-maçons français. Dichotomie entre le discours et les actes, le franc-maçon Nunez, qui dénonce, en 1907, les agissements de la loge La Nouvelle Carthage qui « ne refuse pas officiellement les demandes des profanes non-français mais en pratique (leur ferme la porte8 ». Situation similaire, la loge française « La Volonté », sous l’obédience de la Grande Loge de France, défend, en application de son statut intérieur, « l’entrée à ceux qui ne sont pas français9 ». Ce qui explique l’implication de leurs dirigeants dans la défense des privilèges de la colonie française. Cumulant les statuts de vénérable de la loge La Nouvelle Carthage, celui de chef d’entreprise et de Représentant de la communauté française à La Conférence Consultative de la Tunisie, Duclos réclame, en 1911, « l’institution d’un Conseil Colonial, élu au suffrage universel » et aux membres desquels – exclusivement français – « il serait attribué des pouvoirs délibératifs10 ».
 
Notons, cependant, le souci de Duclos « d’attirer des israélites et des indigènes fort intelligents, animés d’un esprit élevé et tolérant11 ». Mais cette volonté d’ouverture – dans le cadre d’un paternalisme colonial ! – est mise en échec, au sein des francs-maçons, par « l’ostracisme des préjugés de race », que Duclos dénonce12. Cette situation perdure. La loge « Nouvelle Carthage et Salambo réunies » estime, en 1935, quelle « représente les éléments démocratiques de la colonie française », à savoir « le colon et le fonctionnaire…, les artisans du prestige français13 ».

·     14  - Archives de la Loge de France, Tunisie, Dossier 352.
·     15  - Ibid.  

5Est-ce que la loge « Nouvelle Carthage et Salambo réunies » constituait un cas d’espèces ? Nous apprenons ainsi que les fondateurs de la loge Véritas, dépendante de la Grande Loge, en 1926, étaient pour la plupart, d’après leurs noms patronymiques, d’origine italienne14. On compte parmi eux une majorité de juifs livournais (10 sur 17). Mais leur nationalité n’est pas mentionnée. Autre indication importante, plus de la moitié d’entre eux, sont nés à l’intérieur du pays. Les fondateurs de la loge Véritas appartiennent au secteur du négoce et des affaires. Aucun d’eux n’appartient à l’enseignement et aucun d’entre eux n’a de charge administrative. Leur cursus semble, d’ailleurs, les définir comme des nouveaux promus, soucieux de faire valoir leurs notoriétés, pour s’intégrer au sein de l’establishment français. Aucun tunisien musulman ne fait partie des membres fondateurs de la loge15.

·     16  - Etat de la Loge de France, Tunisie, dossier 352.
·     17  - Voir le rapport de la loge intitulé « la naturalisation française des Tunisiens et sa (...) 

6Un état de l’atelier de Volonté et Véritas réunis permet d’étudier le développement de la loge depuis lors : 76 de Francs-maçons étaient affiliés en 194516 On compte parmi eux, d’après l’examen des noms patronymiques, puisque les nationalités n’étaient pas indiquées, une majorité de juifs, pour la plupart des Livournais et une poignée de Français de souche et trois musulmans. L’étude des procès verbaux de cette loge atteste que ses membres n’étaient pas totalement intégrés dans la société coloniale française, puisqu’ils se plaignaient du freinage du mouvement de naturalisation et relevaient que de « nombreux intellectuels (tunisiens) dignes et honnêtes voient leurs requêtes repoussées ou éternellement laissées en suspens ». Dénonçant les mesures prises par la loi Dommange (19 juillet 1934)ils s’inquiétaient des dispositions proposées à la Chambre, concernant le statut des naturalisés, qui tendent à créer « une catégorie particulière de Français de seconde zone17 ». La demande de naturalisation émanait, d’ailleurs, essentiellement des élites juives de Tunisie, voulant participer au régime de faveur des Français de Tunisie et finaliser leur promotion au sein de la société coloniale. Or, la campagne nationaliste tunisienne contre les naturalisations, qui a atteint son apogée en 1933-1934 à, bel et bien surdimensionné les effets de la campagne de naturalisation des Tunisiens, qui était l’objet d’un rejet catégorique des musulmans. Les naturalisations étaient, de fait, bloquées par les Prépondérants qui ne voulaient pas admettre cette extension des privilèges. Nous constatons donc que la loge Veritas, sinon l’ensemble des maçons de Tunisiens agissaient à contre courant du mouvement national et des Prépondérants du régime colonial.
  
·     18 - Archives du Grand Orient de France, Boite 1987, l’Etoile de Carthage (1931 – 1937). Liste (...)
·     19  - Archives du Grand Orient de France, Boite 1854, le phare de Thyna (1906 – 1940).
·     20  - Michel Khayat, op.cit.,
·     21  - Archives du Grand Orient de France, Boite 1988, Travail et Liberté(1926 – 1939).
·     22  - Archives du Grand Orient de France, Boite 1987, l’Etoile de Carthage (1931 – 1937). Liste (...)
·     23  - Ibid. Doc. en date du 15 mai 1934.
·     24  - Archives du Grand Orient de France, Boite 1984, Nouvelle Carthage et Salammbô réunis (1928 (...)
·     25  - Il rejoint la loge Nouvelle Carthage et Salammbô réunis, le 9 août 1933 . Archives du Grand (...)
·     26  - Il fut admis au sein de la loge Nouvelle Carthage et Salammbô réunis, le 6 février 1938. (...)
·     27  - Etat de l’atelier Volonté et Véritas réunis, 31 décembre 1945. - Archives de la Loge de (...) 

7Nous remarquons ainsi que la participation tunisienne semble très réduite. Quelques noms figurent sur les listes et les divers documents du Grand Orient de France et de la Grande Loge : On y trouve, parmi les membres du makhzen tunisien, qui a pu s’assurer le monopole des charges caïdales : L’administrateur Mohamed Salah Mzali18, qui apparaît sur les listes maçonniques dès 1931, au sein de la loge l’Etoile de Carthage, devait avoir une promotion rapide au sein de la franc-maçonnerie et du corps caïdal. Il fut déchu de sa charge de caïd de Bizerte, sous le régime de Vichy, pour appartenance à la Franc-maçonnerie. Son cousin Mohamed Aziz Sakka19 , Khalifa à Sfax, fils de caïd et appartenant à une grande famille makhzen de Monastir, intégra la loge de Thina, dépendant du Grand Orient de France, alors qu’il exerçait dans ce caïdat. Autre membre des familles caïdales makhzen, Salah Eddine Baccouche faisait partie de la loge Veritas20. Devenus Premiers ministres, lors de l’épreuve de la lutte nationale, Salah Eddine Baccouche et Mohamed Mzali devaient prendre leurs distances par rapport au Néo-Destour et s’illustrer par leur volonté de collaboration avec les autorités du Protectorat. Il s’agissait plutôt d’un choix de situation et d’une méfiance du mouvement populaire. Quelques petits fonctionnaires les rejoignirent, tels que Chadli Ben Habib Cabani21, commis principal d’enregistrement qui intégra la loge maçonnique Travail et Liberté, le 23 juin 1932. Mais l’emprise de la franc-maçonnerie fut, semblait-il, plus grande dans le milieu de l’enseignement : Inspecteur des écoles coraniques, Basly Taïb22, qui a intégré la loge nouvelle Hadrumet et Sousse, le 9 août 1928, en tant que Grand apprenti ne tarda pas à gravir les échelles. Promu compagnon, dans la même loge, le 2 mars 1930, il accéda au grade de maïtre, en 1932. Inspecteur de l’enseignement, Sadok Sebei23, intégrait la loge de l’Etoile de Carthage, le 15 mai 1934. Instituteur à Bèjà, Mohamed Salah Gmati, fut intronisé le 22 février 1932, au sein de la loge Nouvelle Carthage et Salambo réunis24. D’autre part, la franc-maçonnerie accueillit l’agriculteur de Slimane, Mohsen Slim25, et le notable Mokaddem Béchir26. Un état de l’atelier de Volonté et Véritas réunis, constitué de 76 de francs-maçons, atteste la présence de trois Tunisiens en 194527, à savoir Mohamed Ben Taïb, Yahia Dali et Mohamed Maztoul.

·     28  - Voir Dictionnaire de la Franc-maçonnerie, op.cit.,
8Nous constatons une mutation progressive au sein de la franc-maçonnerie. Elle recrutait, lors de l’établissement du protectorat, ses adeptes parmi « les colons et surtout parmi les nouveaux fonctionnaires, en particulier ceux de l’instruction publique28». Mais elle enregistre, dès les années 30, une ouverture de fait, signalée par Michel Khayat qui affirme :

·     29  - Michel Khayat, « l’histoire de la Franc- maçnnerie en Tunisie », op.cit., p. 1210.

« On trouve dans les loges en Tunisie, des membres d’origines différentes, des expatriés de toutes nationalités, des réfugiés, et des fonctionnaires en poste. Les juifs livournais puis les juifs tunisiens furent nombreux à en faire partie, et quelque soit l’obédience observée, ils formaient de façon régulières une part importante des effectifs, voire quelquefois la majorité des membres29 ».

II - Idéal maçonnique et praxis coloniale (1930-1940)

9Certes, la Franc-maçonnerie n’est ni « un forum, ni un église ». Mais cet ordre initiatique fait valoir sa vision du monde, sa philosophie humaniste, son idealtype politique et moral :

·     30  - Chapitre premier de la constitution de la Franc – maçonnerie, rappelée rituellement lors de (...) 

« Bien penser, bien dire, bien faire ; poursuivre la recherche de la vérité ; apprendre dans les temples la pratique des idées de liberté, d’égalité et de fraternité pour les mettre à l’œuvre dans la vie profane ; aider au développement progressif de l’humanité par l’étude théorique de tous les grands problèmes sociaux et moraux, par les écrits et les livres, tels sont les devoirs que la Franc - maçonnerie prescrit à tous ses membres30. »

·     31  - Convent G. L., 23 septembre 1927. Rapport étudié par J. Robinard, op. cit., p. 69.

10Ainsi défini, l’idealtype de la Franc - maçonnerie est appréhendé par la question coloniale, vu l’incompatibilité entre les discours fondateurs, la pratique discriminatoire sur le terrain, le statut formel et/ou effectif « l’indigénat » et la légitimation des privilèges des Français. De ce fait, la question coloniale ne pouvait être occultée, par les élites métropolitaines au fait des vicissitudes de l’empire et surtout par les Francs-maçons de Tunisie, « solidaire », de fait, du régime du Protectorat, qui leur confère un statut distinctif, au sein de la population d’accueil. L’élaboration par le Convent de la Grande Loge, en 1927, d’un rapport intitulé « colonies dans une démocratie » évoque ce dilemme. Et d’ailleurs, la plupart des loges ont mis en évidence cette « antinomie », entre l’idéal démocratique et l’entreprise coloniale31.

·     32  - Voir Sébastien Galceran, Les Francs-maçonneries, Paris, La découverte, p. 5.
·     33  - Voir la motion de treize poins du Couvent de la Grande Loge, 23 septembre 1927. Rapport (...)
·     34  - Définition des ultras de la colonisation.

11Remarque préliminaire, il est difficile de dégager une position de consensus des obédiences maçonniques, sur la question coloniale, vu « l’état fragmentaire, éclaté de l’espace social maçonnique32 ». Nous distinguerons d’abord les francs-maçons métropolitains, méconnaissant le fait colonial et qui réagissent selon leurs appartenances politiques. Ils ne parviennent pas à concilier « le discours civilisateur de la colonisation » et « les exactions de la conquête et de l’exploitation coloniale ». Ce qui explique leurs embarras, leurs positions équivoques et leur ralliement de fait aux Francs-maçons des colonies33. Les membres des loges de Tunisie sont certes plus impliqués dans la gestion coloniale. Là aussi, la prudence s’impose car il faut tenir compte de la composition sociale (français de souche, nouveaux naturalisés) et professionnelle (colons, fonctionnaires de l’administration, enseignants) et de la démarcation idéologique et des affinités personnelles. Toute vision réductrice serait trompeuse, sur une scène tunisienne en proie à la convoitise des Prépondérants34, soucieux de mettre en échec les revendications nationales émergeantes. Dans cette conjoncture d’affrontement, quelques voies isolées mais minoritaires tentent de moraliser la gestion coloniale, sinon de freiner l’expansion coloniale. Certains d’entre eux appartenaient à la Franc-maçonnerie. Ils constituaient des exceptions.

1 - Une prise de distance lors de la célébration de la colonisation (1930)

12La célébration du centenaire de l’occupation d’Alger (1830) et l’organisation du Congrès Eucharistique à Tunis, en 1930, devaient mettre à l’épreuve les loges de Tunisie. Le IVe Congrès des loges du Grand Orient d’Afrique du Nord (Alger 1827) demanda la suppression des fêtes du centenaire. Représentant la Loge Volonté, Durel remarqua que cette décision, prise déjà en 1927, suscita « la joie des francs-maçons arabe35 ». Mais la question revint sur le tapis lors du congrès de Bône, en 1928. Pressentant vraisemblablement une remise en cause de la décision, la loge Volonté soumit au congrès la motion suivante :

·     35  - Compte rendu du Ve Congrès des loges du Grand Orient d’Afrique du Nord (Bone, 4- 6 avril (...)
·     36  - Ibid., pp. 34 -35.

« Considérant que la fête solennelle que le gouvernement de la République compte donner à Alger, pour fêter l’anniversaire du centenaire de l’occupation de l’Algérie par la force armée, ne manquerait pas de blesser, dans leur amour-propre et ne servirait qu’à ranimer la haine et semer la discorde, la R. L. Veritas de Tunis émet le vœux suivant :
- suppression de cette manifestation anti-démocratique et l’érection sur l’une des places de la capitale algérienne de la statue d’Abdelkader, d’abord héros de l’indépendance algérienne et puis ami fidèle et dévoué de la France ;
- Dans le cas où l’érection d’une statue serait incompatible avec les lois de la religion musulmane, l’élévation d’un monument sur lequel non opposerait une plaque commémorative en l’honneur de l’émir d’Abdelkader36 ».

·     37  - Ibid, pp. 34 -37.

13Cette proposition marque une nette prise de distance de la loge et une remise en cause du discours fondateur de la colonisation. Cette volonté de concilier « le héros de l’indépendance » et l’amitié pour la France dépasse le souci de récupération du chef de la résistance. Nous ne saurions, d’autre part, insister sur l’évocation de « l’indépendance », en situation coloniale ! Mais une majorité pro-coloniale, semblait préférer s’aligner sur les positions officielles. Ultime concession, elle accepta de réduire les dépenses somptuaires et d’ôter à la cérémonie son caractère militaire. Durrel revint à la charge. Il fit remarquer qu’il « ne faut pas célébrer le centenaire d’une occupation militaire et qu’il ne faut pas rappeler au peuple arabe qu’il est le vaincu », alors qu’il faut œuvrer pour un « rapprochement des différentes races ». Devant l’opposition de la plupart des loges d’Algérie, le congrès décida de « rejeter toute surcharge » et de « s’en tenir au vœu du dernier congrès37 ». La franc-maçonnerie ne pouvait transgresser ce compromis laborieux, au risque d’entrer en conflit ouvert avec l’establishment colonial et de rompre les équilibres fondateurs des loges d’Afrique du Nord.

·     38  - Pour les interventions des loges contre « les agissements de l’Archevêque de Carthage », (...)
·     39  - Archives du G. O., Boite 1984 Nouvelle Carthage et Salambo réunis (1928 – 1932). Documment (...)
·     40  - Ibid.
·     41  - Ibid., Décision communiquée à la dite loge le 25 février 1930.
·     42  - Voir J. Robinard, op. cit., p. 161.

14L’opposition au congrès eucharistique de Carthage (1930) fut plus nette, dans la mesure où elle s’inscrivait dans la politique anti-cléricale de la franc-maçonnerie38. Réuni le 26 novembre 1929, le Conseil philosophique prend position, à l’unanimité, contre les demandes du comité du Congrès pour octroyer un congé scolaire et libérer les écoles pour y loger les pèlerins39. Le Conseil fait valoir, outre les pertes de temps pour les élèves, « le défi jeté à la population musulmane qui voit des locaux publics occupés par des chrétiens40 ». Suite à cette demande, « les écoles de Tunis seront refusées aux membres du Congrès eucharistique41 ». Position de consensus, le congrès des loges d’Afrique du Nord et l’atelier « Lumières et progrès », demande que la Grande Loge intervienne auprès de ses parlementaires, pour la suppression de toutes les subventions aux archevêchés et au congrès eucharistique42. Attachement à la laïcité ou volonté de ménager l’opinion publique tunisienne, nous remarquerons que la franc-maçonnerie de Tunisie a pris ses distances par rapport à cette politique de défi, qui a été l’objet d’une campagne de dénonciation des nationalistes tunisiens.

2 - La Franc-maçonnerie et les revendications nationales (1930 -1940)

15Perçus comme des défis, le congrès eucharistique et la célébration du centenaire de l’occupation d’Alger et du cinquantenaire du protectorat de Tunis vont ranimer le mouvement national, alors que les effets de la crise de 1929 vont accroître le mécontentement. La campagne contre la naturalisation, illustrée par le refus d’inhumer les naturalisés dans les cimetières musulmans permet de prendre la mesure de l’impact de la campagne protestation. La création du Néo-Destour (1934), les arrestations de 1934, l’affrontement de 1938 et la dure répression qui s’en suivit, mirent les revendications nationales à l’ordre du jour ? Quelle fut l’attitude des Francs - maçons ? Pouvaient- ils transgresser l’establishment colonial dont ils faisaient partie ? Leurs intérêts de caste étaient en jeu. Certains d’entre eux, qui appartenaient à la mouvance libérale, privilégiait le traitement de la question, dans le cadre français. Joachim Durel, important dirigeant de la SFIO, en Tunisie, qui a représenté la Loge Volonté, au congrès de Bône précité, rejetait sans ménagement les revendications nationales. Il fait valoir que le socialisme condamne « les mouvements de xénophobie, de fanatisme et de nationalisme indigènes », tout en se souciant de l’émancipation des peuples colonisés43.

·     43  - Voir la motion proposée par les Fédérations nord-africaines, qu’il a lui – même (...)
·     44  - Vœu de la loge précitée, présentée au G. O. et enregistré par son secrétariat sous le (...)
·     45  - Ibid.

16Des renseignements fragmentaires, puisés dans les archives des différentes obédiences de la Franc-maçonnerie permettent de préciser les positions de certaines de leurs loges. Nous remarquerons ainsi que la loge « Carthage et Salambo réunis » émet, en 1932, le vœu de voir le gouvernement français « travailler au rapprochement des peuples pour éloigner à tout jamais les perspectives de conflits sanglants » et demande au Grand Orient « son énergique appui en faveur des revendications de la démocratie en Tunisie, lesquelles ne sauraient exclure les aspirations des Français au point de vue politique franco - tunisienne44 ». Ce qui montre une privilégisation des revendications de la colonie française, établie en Tunisie. Tout en « regrettant la condescendance excessive de l’autorité française vis-à-vis du Bey », elle remarque qu’il est « entouré d’éléments hostiles à l’influence (française) », à savoir des élus nationalistes. Réclamant le maintien du « droit de suffrage aux Français qui s’expatrient », la loge demande « la modification des conditions de recrutement du Grand Conseil de façon qu’il découvre l’expression réelle de la volonté populaire45 ». Comment interpréter ces suggestions qui omettent de citer la représentation des Tunisiens ?

·     46  - Archives du G. O., boite 1985. Rapport enregistré par le Secrétariat sous le numéro 198683.
·     47  - Ibid.
·     48  -Ibid.

17Le rapport présenté par cette loge, en 1935 et intitulé « la situation matérielle et morale du Français de Tunisie46 » est plus explicite. Diagnostic lucide, le rapport note que « la politique indigène …a manqué de suite, que les conditions de collaboration entre Français et Tunisiens demeurent mal fixées et qu’un fossé se creuse entre ces deux éléments de la population ». Néanmoins la loge qui se soucie davantage de cette situation qui « menace l’avenir de la France en Tunisie » présente des solutions asymétriques : soutien de l’agriculture (coloniale) et « fixation au soldes indigènes ». « Maintien de la majoration coloniale au profit des Français ». La loge fait valoir, certes, ses réserves vis-à-vis de la question des naturalisations. Mais cette approche s’inscrit dans une volonté de protéger les privilèges de la colonie et non de respecter l’identité tunisienne. « Il s’agit, explique le rapport, de rechercher avec patience et longueur de vue, les éléments qui, parmi l’élite tunisienne montante, sont d’accord avec la politique française47 ». Ultime souhait, que « tout Français qui s’expatrie, qui fait souche en terre coloniale, (soit assuré), pour lui et ses descendants d’une vie digne, sûre et respectée48 ».

18Quelle fut la réaction de la Franc-maçonnerie lors des événements de 1938 et de la répression qui s’en suivit. La documentation n’a pas encore révélé tous ses secrets. Fait est certain, les positions des Francs-maçons étaient difficilement conciliables avec les revendications nationalistes. Ils participaient, comme le rappelait le journal « Lit tout », en 1935, à l’Establishment colonial :

·     49  - Extrait in Courrier de la Presse, « Lit tout », même date, Archives du Grand Orient de (...)

« On aurait pu l’espérer, comme le fait remarquer notre correspondant, que la loge “Nouvelle Carthage et Salambo réunis”, aurait recommandé à ses adhérents un renoncement semblable (à celui de la nuit du 4 août qu’il venait de commémorer), un renoncement semblable aux privilèges modernes, qui sont les bien - servis du régime et qui forment, comme par hasard, la majorité des effectifs de la franc-maçonnerie …

Mais comme la majeure partie de nos législateurs y sont inféodés !... » (Le Charivari49, Paris, 1935).

·     50  - Dans l’état actuel de nos recherches, nous n’avons que des renseignements fragmentaires et (...)

19En dépit de son ton satyrique et partisan, ce texte rappelle une vérité de La Palisse, à savoir que les Francs-maçons de Tunisie, ou du moins ceux de loge « Nouvelle Carthage et Salambo réunis », font partie des privilégiés du système colonial, et qu’ils sont les bien -servis du régime. Nous remarquerons cependant que des voies isolées de certains intellectuels francs-maçons exprimaient des sympathies avec les dirigeants nationalistes, durant leur épreuve50.

III - La franc-maçonnerie à l’épreuve de la lutte nationale (1945-1956)

20Le régime du protectorat ne tarda pas à appliquer la loi du 13 août 1940, qui ordonna la dissolution de la franc-maçonnerie, en tant que société secrète. En Application de cette décision, ses membres furent révoqués de la fonction publique le 15 octobre 194151.

·     51  - En application de la loi du 11 août 1941 (Journal officiel de l’Etat français du 12 août (...)
·     52  - Archives de la Grande Loge, dossier 351, 31 décembre 1945.
·     53  - Voir sa biographie in Livre d’or de la Légion d’honneur en Tunisie, éditions 1955. Voir (...)
·     54  - Voir l’ordonnance de transmission, 10 juin 1939, ibid., pp. 349-351.

21 La franc-maçonnerie qui se reconstitua après la guerre, devait affronter la question coloniale. Nous devons, d’autre part, rappeler que certains francs-maçons étaient impliqués dans « les événements ». Prenons quelques exemples : On trouve, en décembre 1945, au sein de la loge « Volonté et véritas52 » un personnage de triste renommée, le dénommé Maurice de Guérin de Cayla. Juge instructeur près le Tribunal militaire de Saigon, le colonel Guérin de Cayla s’est illustré par sa participation à la répression de la révolte de Yen Bee.53 Affecté au Tribunal militaire de Tunis, en 1938, il prit en charge l’interrogatoire des nationalistes tunisiens, arrêtés après les manifestations de 1938 et particulièrement du leader Habib Bourguiba. Ses prouesses pour l’inculper, sous la charge de « provocation à la haine des races, crimes de meurtres, de pillage ou d’incendie, complot contre la sûreté intérieur de l’Etat54 » permettait de le classer comme adepte notoire de la répression coloniale au service des « Prépondérants ». Cayla intégrait, certes, la loge, en tant qu’assureur, puisqu’il fut mis à la retraite en 1942, mais sa présence au sein de la franc-maçonnerie ne pouvait passer inaperçue. Notons d’autre part, que Salah eddine Baccouche et Mohamed Salah Mzali, les deux premiers ministres tunisiens qui devaient engager une « politique de collaboration », avec la Résidence française, contrecarrant le mouvement national, ont eu un cursus de franc-maçon. Peut-on dans ce cas parler d’une alliance organique de fait entre les gouvernements qu’ils ont formés et la mouvance maçonnique ? Nous ne le pensons pas, vu la diversité des positions des obédiences, des loges et des maçons. Prenons quelques repères qui traduisent certaines de ses prises de positions, durant cette difficile conjoncture où l’affrontement entre les principaux acteurs, le pouvoir colonial et les prépondérants d’un coté, les dirigeants de la lutte nationale de l’autre, devait l’éloigner de la scène, alors que l’avenir de la majorité ses membres, c’est-à-dire sa large composante française, pouvait être remis en cause par le processus de décolonisation qui devait s’engager, à plus ou moins brève échéance.

1 - Une définition de l’approche coloniale, en 1945

 22Un mémoire55 de la loge « Volonté Veritas », datée de 1945, précise les positions de la Franc-maçonnerie sur la question coloniale. Il rappelle que le dernier congrès des loges d’Afrique du Nord, tenu à Tunis, avant la guerre « s’est ému de la situation tunisienne mais les réformes (qu’il a) préconisées n’ont malheureusement pas encore vu le jour ». Nous devons cependant remarquer qu’il s’agissait de vœux pieux, des recommandations générales, n’identifiant guère les mesures à prendre :

·     55  - Mémoire annexe de de la motion du 16-6 -45, Grande loge de France, dossier 552, Volonté, (...)
·     56  - Ibid.

« Les Francs-maçons de Tunisie, affirme la motion, ont toujours appelé de leurs vœux la réalisation d’une politique musulmane largement généreuse et libérale sous l’angle d’une collaboration étroite, loyale et sincère entre Français et indigènes, dans l’intérêt de la mère Patrie et de la Tunisie, qu’ils veulent indissociablement liées l’un à l’autre56 ».

·     57  - Ibid

23Cette identification des Tunisiens, comme « indigènes », cette approche du problème, dans le cadre d’une « politique musulmane » et cette fermeture de l’horizon puisque on énonce, comme postulat, « les liens indissociables » attestent que les Francs-maçons veulent s’en tenir au statu quo, quitte à y introduire des aménagements, qui ne remettent guère en cause le statut de protectorat. Le diagnostic de 1945, qui traduit une situation d’urgence préconise de « faire prévaloir la primauté de l’économique et du social sur le politique » afin « d’assurer la pérennité des liens ». Le rejet de la revendication nationale est catégorique puisque la motion évoque un choix entre « les bienfaits de la France et les survivances d’un régime indigène d’autorité et de spoliation ». La motion préconise des réformettes, assurant le maintien des privilèges coloniaux, dans le but de « mettre fin à tout mouvement de division quelconque et d’assurer la sympathie et l’attachement d’une population reconnaissante, qui aura alors conscience de l’inutilité de toute idée séparatiste et de certitude que toute politique dans ce sens n’est menée par quelques uns que pour satisfaire des intérêts égoïstes57 ». Nous nous rendons ainsi compte que le Destour, dans ses deux composantes est perçu comme un mouvement sécessionniste, oeuvrant pour satisfaire des intérêts égoïstes. Ce qui atteste que la Franc-maçonnerie n’a pas pris la juste mesure du rôle que le mouvement national joue sur la scène tunisienne, comme acteur principal.

2 - Le congrès des loges d’Afrique du Nord (Télemcen 1950)

24Réunissant les représentants de 21 loges d’Afrique du Nord dont les loges « Nouvelle Carthage et Salambo réunis, de Tunis, l’aurore du 20e siècle de Bizerte et Thina de Sfax, le congrès58qui se penche sur la question coloniale, préféra l’inscrire dans “l’Union Française” et fait valoir “la nécessité impérieuse d’élargir la conscience nationale à la mesure de l’Union Française” ». Cette approche remet en cause les concepts de « la souveraineté nationale », telle qu’elle est formulée aux 18e et 19é siècles et de l’indépendance « qui doit se prononcer inter-dépendance59 ». Rejetant implicitement toute revendication nationale, le congrès fait valoir comme principal mot d’ordre, l’intégration de la Tunisie et du Maroc dans l’Union Européenne, alors qu’ils étaient des protectorats et non des colonies. Ce qui montre que le congrès de la Loge se trouve en situation de hors jeux, dans ce contexte de la lutte pour l’indépendance, et des négociations déjà engagées entre la France et le gouvernement tunisien dirigé par Mohamed Chenik.

·     58  -Compte rendu du 35e congrès des loges de l’Afrique du Nord, Télemcen 10-11-12 avril 1952. (...)
·     59  - Ibid.
  
3 - Les positions des Francs-maçons, lors de la lutte nationale (1952- 1956)

25Nous avons peu d’informations sur les positions des Francs-maçons, lors de la lutte nationale (1952 - 1956). Comment ont-ils réagi lors de cette phase grave, d’affrontements, de restructuration, de reconstructions d’alliances et de « prudence diplomatique », en relation avec les intérêts mis en jeux, les affirmations identitaires et la montée des périls. Donnée quasi exclusive, pour le moment, en l’état actuel de notre recherche, Paul Chevallier, l’un des grands maîtres du Grand Orient demanda au Résident Général Jean de Hautecloque l’élargissement des militants du Néo-destour incarcérés à Jerba, en 195260. Mais les renseignements fragmentaires dont nous disposons ne permettent guère d’avoir des précisions sur les attitudes de consensus et les opinions personnels des maçons. Ce qui invite l’historien à l’attente et à l’humilité.

·     60  -Eric Anduze, La Franc-maçonnerie, op. cit., p. 168.
·     61  - Cet appel a été étudié par Claude Nataf, La colonie française de Tunisie et ses réactions (...)
·     62  - Voir la recherche de Claude Nataf, qui site des renseignements puisés dans un télégramme du (...)

26Notons cependant l’engagement tardif d’importants maçons, en faveur d’une solution du problème tunisien, le 15 juillet 1954. Que faut-il penser de l’appel des 39 personnalités61, adressé à Pierre Mendès France, qui venait de prendre le pouvoir le 18 juin 1954, à la suite de la chute de Diên Biên Phu et de s’engager à traiter la question tunisienne, immédiatement après la réalisation d’un accord sur l’Indochine ? Cet appel, signé par des personnalités de différents horizons, des libéraux, des socialistes, des communistes, mais aussi de colons et des partisans de la Tunisie française, tel le colonel Guerin de Cayla, aurait été pris à l’initiative de personnalités francs-maçonnes62. Fait d’évidence, il traduit « la détresse », des Français de Tunisie, tous horizons confondus, à la veille de l’engagement de négociations qui devaient sceller leur sort. Acte politique courageux pour se démarquer de la main rouge, volonté de réconciliation avec les Tunisiens, « les indigènes d’hier », recherche d’une porte de sortie, chant de cygne de la colonisation ? Que faut-il penser de cette initiative de dernière minute, qui a, sans doute, participé à créer un climat plus favorable à l’engagement des négociations. Mais, il s’agit plutôt d’un non-événement puisque les dès sont déjà jetés et que le tournant de la décolonisation est pris.

 62 - Loge installée le 31 décembre 1958. Voir Michel Khayat, « l’histoire de la (...)

27Conclusion : La signature des Conventions franco-tunisiennes, le 3 juin 1955, précédée par le retour triomphal du Leader Habib Bourguiba, deux jours plutôt, annonçait une mutation irréversible. Soucieuse de s’adapter à la nouvelle situation, des Francs-maçons fondèrent, le 31 décembre 1955, la loge « Emir Abdelkader », avec « pour vocation de travailler en arabe et d’essayer de recruter dans la population indigène ». Faisant valoir l’adhésion de l’émir algérien à la maçonnerie en Orient, l’initiative avait pour objectif d’enraciner la franc-maçonnerie, au sein de la population tunisienne, pour assurer la pérennité de l’obédience, après le changement du régime et le départ prévisible de la colonie européenne. Mohamed Maztoul, qui faisait partie de la loge Volonté Veritas, prit la direction de la nouvelle loge. Mais cette création à contre-courant était condamnée à l’échec. Ses promoteurs durent en prendre acte et mettre fin au projet le 31 décembre 1958.

·     64  - Appréciation du franc-maçon Sarfati, lors du convent de 1960 de la Grande Loge. Voir le (...)
·     65  - Ibid, p. 105.

28La Franc-maçonnerie ne survécut pas au régime du Protectorat. Affaiblies par les départs des francs-maçons français, lors des principales étapes de la décolonisation (autonomie interne, indépendance, évacuation, nationalisation des terres), elle connut « un état d’asphyxie ». Le diagnostic des francs-maçons fait, d’ailleurs, valoir une courageuse autocritique : « La grande faute des Francs-maçons coloniaux a été de ne pas introduire suffisamment d’autochtones » dans leurs ateliers, reconnaîtra le Grand Orateur de la Grande Loge, en évoquant l’état de la franc-maçonnerie en Tunisie . Perçues comme des institutions étrangères, dépourvues de toutes assisses tunisiennes, les loges francs-maçonnes ne furent pas reconnues par le nouvel Etat. Est-ce à dire que certains de leurs membres n’ont pas joué un important pour rapprocher les points de vue, atténuer la répression et contribuer à établir le dialogue ?


source: CHATER Khalifa; 
Les Cahiers de la Méditerranée, Vol 72




FRANCS-MACONS CELEBRES


Salahedinne Baccouche, Premier Ministre de Tunisie, Franc-Maçon

Nous remarquons ainsi que la participation tunisienne semble très réduite. Quelques noms figurent sur les listes et les divers documents du Grand Orient de France et de la Grande Loge : On y trouve, parmi les membres du makhzen tunisien, qui a pu s’assurer le monopole des charges caïdales : L’administrateur Mohamed Salah Mzali, qui apparaît sur les listes maçonniques dès 1931, au sein de la loge l’Etoile de Carthage, devait avoir une promotion rapide au sein de la franc-maçonnerie et du corps caïdal. Il fut déchu de sa charge de caïd de Bizerte, sous le régime de Vichy, pour appartenance à la Franc-maçonnerie. Son cousin Mohamed Aziz Sakka , Khalifa à Sfax, fils de caïd et appartenant à une grande famille makhzen de Monastir, intégra la loge de Thina, dépendant du Grand Orient de France, alors qu’il exerçait dans ce caïdat. Autre membre des familles caïdales makhzen, Salah Eddine Baccouche faisait partie de la loge Veritas. Devenus Premiers ministres, lors de l’épreuve de la lutte nationale, Salah Eddine Baccouche et Mohamed Mzali devaient prendre leurs distances par rapport au Néo-Destour et s’illustrer par leur volonté de collaboration avec les autorités du Protectorat.

source: Texte tiré de "La Franc-Maçonnerie en Tunisie" 
site du Grand Orient Arabe dans "Etudes et Recherches".


Le Premier Ministre Tunisien, Mohammed Salah Mzali, Franc-Maçon

De g. à d.: Dr. Mohamed Ben Salem, Salah Ben Youssef (Secrétaire Général du Néo-Destour), M'hamed Chenik, Dr. Mahmoud Materi, Hamadi Badra , Med Salah Mzali, Mohamad Saâdallah.



voir sur www.grandorientarabe.org


Le Président Habib Bourguiba, Président de la République de Tunisie de 1957 à 1987, Franc-Maçon?


Oui, Bourguiba était franc-maçon déclare fermement Ali Smaoui Gafsa dans un ancien article de Jeune Afrique (15 août 2000). Ce journaliste n'apporte pourtant pas de preuve à cette affirmation puisque sa date est seulement alimentée par un extrait d'ouvrage de Roger Peyrefitte, par sa proximité avec un haut fonctionnaire français franc-maçon et, ultérieurement, par une visite de Habib Bourguiba, alors Président de la République de Tunisie, au GM du Grand Orient de France, Fred Zeller.

Bourguiba était-il franc-maçon

Avant de parler de Bourguiba, il est à noter qu’en 1931 le docteur Mahmoud Elmateri, en tant que Secrétaire Général de «L’Association des Amis de l’Etudiant», présidée par le docteur Mohamed Tlatli depuis sa création au début de 1928, a dû faire recours aux membres influents de la Franc-maçonnerie française en Tunisie afin qu’ils interviennent auprès de la Résidence Générale de France à Tunis en vue d’obtenir l’autorisation officielle de cette association.

Pour ce qui est de Habib Bourguiba, l’historienne Julliette Bessis rapporte le fait suivant : «Habib Bourguiba s’est lié avec Félicien Challaye et a même assisté au Congrès de la Ligue des Droits de l’Homme à Vichy, en mai 1931. Est-il, comme l’affirment différents témoignages, affilié depuis cette époque à la Franc-maçonnerie ?». De son côté Roger Peyrefitte, dans son livre exhaustif sur la Franc-maçonnerie, ses initiés et ses obédiences, retraçant habilement les activités des loges maçonniques en Afrique du Nord avant l’indépendance, écrit : «Les ateliers de Tunisie figuraient encore sur le papier, mais avaient reçu de la rue Cadet l’instruction de ne remuer ni pied ni patte. Bourguiba, qui avait été maçon, n’était pas plus favorable que Nasser, protecteur nominal de la Grande Loge d’Égypte, à ce qui lui semblait une idéologie judéo-chrétienne et un souvenir du colonialisme».

Mais dans le volumineux Dictionnaire de la Franc-maçonnerie, réalisé sous la direction de Daniel Ligou et auquel ont collaboré cent quarante spécialistes de la maçonnerie, nous en apprenons un peu plus sur le passé maçonnique de Bourguiba. L’article sur l’historique de la franc-maçonnerie en Tunisie, signé par H.C. et R.P., ne laisse planer aucun doute sur la fidélité de Bourguiba, longtemps après l’indépendance : «Le Président Bourguiba lui-même, outre sa formation universitaire, eut, pendant une astreinte à résidence forcée, un haut fonctionnaire français franc-maçon comme compagnon et mentor politique, chargé de parfaire sa formation de futur homme d’État».


source: extrait de l'entretien avec l'historien Adel Ben Youssef 
par Fayçal Chérif


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(page : Algérie, Maroc, Tunisie )


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